Bardamu et l'enfer de la guerre
Bardamu et l'enfer de la guerre
"Voyage au bout de la nuit", Louis-Ferdinand Céline, 1932
L'analyse linéaire ci-dessous concerne l'extrait suivant :
Moi d’abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j’ai jamais pu la sentir, je l’ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n’en finissent pas, ses maisons où les gens n’y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c’est à pas y tenir. Le vent s’était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s’en trouvait comme habillés. Je n’osais plus remuer.
Le colonel, c’était donc un monstre ! À présent, j’en étais assuré, pire qu’un chien, il n’imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu’il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Qui savait combien ? Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment... Pourquoi s’arrêteraient-ils ? Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.
Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi !... Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre, comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique.
On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me doutermoi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ?
À présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé.

Introduction
Médecin de formation et écrivain controversé, Louis-Ferdinand Céline publie en 1932 Voyage au bout de la nuit, un roman qui bouleverse la littérature par son style novateur et sa vision radicalement pessimiste de l'humanité. À travers son héros-narrateur, Ferdinand Bardamu, Céline dépeint avec une intensité brutale l’absurdité de la guerre et la misère humaine. Le texte proposé est extrait du début du roman, au moment où Bardamu, enrôlé dans l’armée, fait l’expérience de l’horreur du conflit et de son absurdité. Le passage illustre le glissement progressif du personnage de l’ennui à l’horreur, jusqu’à une vision apocalyptique du monde. LECTURE
Ainsi, en quoi les émotions de Bardamu traduisent-elles le déchaînement de la folie humaine ? Pour y répondre, nous analyserons dans un premier temps le passage de l’ennui de l’errance à l’enfermement dans l’horreur de « moi d’abord la campagne » à « à remuer », puis nous nous intéresserons à la prolifération de l’armée de monstres sortie des enfers, de « Le colonel » à « la prolifération d’une apocalypse ». Enfin, nous examinerons l’aboutissement de cette horreur dans une vision infernale de la nature humaine.
Premier mouvement
Premièrement, étudions le changement de cadre dans le premier paragraphe, de l’ennui de l’errance à l’enfermement dans l’horreur. Dès le début, Bardamu décrit la campagne avec un sentiment de lassitude : « Moi d’abord la campagne, j’avais jamais pu la sentir, je l’ai toujours trouvée triste. ». Le pronom tonique« moi » en début de phrase met en lumière sa subjectivité. L’adverbe de négation « jamais » opposé à « toujours » dans une antithèse permet de montrerque Bardamu se sent prisonnier d’un espace monotone, presque oppressant, depuis toujours, ce qui reflète son incapacité à trouver un lieu où s’échapper. Cependant, cet ennui laisse rapidement place à une forme d’anticipation de l’horreur. Il évoque les bourbiers comme une menace permanente à travers le déterminant démonstratif et la subordonnéerelative : « ces bourbiers qui n’en finissent pas. ». Ce glissement vers la violence est marqué par une progression narrative : l’ennui devient le prélude à l’enfermement dans un environnement terrifiant. Le champ lexical de la nature est ici perverti, passant des « bourbiers » à la description des « rafales de feuilles » dans une métaphore et des « petits bruits secs » qui traduisent une menace latente. L’hyperbole « mille morts » associé au complément circonstanciel de temps « sans cesse » révèle l’omniprésence de la mort. La comparaison « on s’en trouvait comme habillés » renforce cette idée. La négation partielle « je n’osais plus remuer » permet de montrer une évolution entre le passé marqué par l’errance et le présent marqué l’immobilité qui dérive de la peur.
Deuxième mouvement
Puis, les paragraphes 2 et 3 font entrer une armée de monstres sortie des enfers dans le texte. Bardamu dépeint le colonel comme une figure grotesque et terrifiante : « le colonel, c’était donc un monstre. » La métaphore du « monstre » souligne la déshumanisationet la folie des dirigeants militaires. En plus d’être une figure d’autorité, lecolonel incarne une forme d’apocalypse imminente. Il est « pire qu’un chien » dans un comparatif d’infériorité : il n’a pas conscience de ses actions et de sa mort à venir. Les phrases interrogatives « qui savait combien ? un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? » amplifient la portée de l’angoisse : combien de ceux qui participent à la guerre ont une attitude aussi absurde et inconséquente envers elle ? Ainsi, « dès lors [s]a frousse devient panique » : la locution adverbiale marque un changement temporel. L’isotopie de la peur évolue,de la simple « frousse » à une forte « panique » : c’est une gradation. L’aposiopèse après« indéfiniment » laisse penser que la guerre pourrait être éternelle. Le texte prend un tour tragique avec la double négation dans la phrase : « Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses ». L’interrogation totale « serais-jedonc le seul lâche sur la terre » est empreinte d’honnêteté : il a l’impression d’être le seul à ne pas vouloir combattre. La phrase exclamative « et avec quel effroi ! » renforce la peur que Bardamu ressent envers les autres soldats. L’armée de monstres est décomposée dans l’expression hyperbolique « fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ». L’hyperbate permet de montrer sa dangerosité à la fois physique et morale. La longue énumération qui suit permet d’accentuer cette impression de nombre, notamment avec des participes présents (creusant, se défilant) et des adjectifs verbaux (sifflants, hurlants) qui décrivent les monstres en action. Leur volonté de destruction est ce qui émerge du texte : dans « pour y tout détruire », le COD « tout » faitpenser à une annihilation totale de la civilisation. Le personnage-narrateur précise : « Allemagne, France, Continents ». Les noms propres désignent ce qui sera détruit par la guerre. Bardamu conclut : « je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique ». Les derniers termes sont oxymoriques : les croisades, terme religieux qui renvoie aux guerres médiévales pour libérer certaines régions du joug musulman, sont censées avoir une dimension émancipatrice. Or, elles sont associées au temps de la fin avec l’adjectif « apocalyptique », comme si la guerre avait commencé pour une bonne raison et finissait par tout détruire. Le plus-que-parfait marque une réflexion rétrospective : Bardamu ne savait pas qu’il s’engageait dans ce genre d’entreprise au départ.
Troisième mouvement
Enfin, examinons l’aboutissement de cette horreur dans une vision infernale de la nature humaine dans les deux derniers paragraphes. L’analogie initiale « On est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté » dévoile le choc subi lors de la découverte de la guerre. Le gérondif « en quittant la place Clichy » rappelle le plus-que-parfait employé auparavant : Bardamu regrette son choix de s’engager dans la guerre. Le conditionnel passé « qui aurait pu prévoir » trahit cette volonté d’avoir pu penser que la guerre était un mauvais choix avant de s’y lancer. Le groupe nominal « la sale âme héroïque et fainéante des hommes » contient des termes péjoratifs et permet d’englober tous les hommes dans le même moule. Il y a une critique de la nature violente des êtres humains. Enfin, le « feu » associé aux « profondeurs » rappelle encore l’idée d’un enfer. Or, puisque Bardamu se sent « pris » (participe passé), il semble impossible pour lui de s’en échapper.
Conclusion
Ainsi,en quoi les émotions de Bardamu traduisent-elles le déchaînement de la folie humaine ? Les émotions de Bardamu, oscillant entre l’ennui, la peur et l’absurde, traduisent une vision profondément pessimiste de la condition humaine. Céline, à travers une écriture brutale, illustre l’apocalypse émotionnelle que suscite la guerre, où l’individu se perd dans un chaos collectif incontrôlable. On peut penser à des auteurs comme Rimbaud qui ont aussi à leur époque dénoncé l’absurdité de la guerre, par exemple dans les poèmes « Le Mal » et « Le Dormeur du Mal ».